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La Chine à travers les livres : Janvier 2022

Demain la Chine : guerre ou paix ?

Jean-Pierre CABESTAN

Gallimard, 2021

Les années à venir verront-elles Chine et Etats-Unis tomber dans le désormais fameux piège de Thucydide, ressuscité par Graham Allison, et advenir l’inévitable guerre entre puissance dominante et puissance ascendante ? Pour ce dernier, elle n’est pas inévitable, mais plus probable qu’on ne le croit… Ni Beijing, ni Washington ne la veulent, alors guerre froide ou paix fraîche ?

Il est en tout cas une accumulation de passions et de poudre, qui d’abord regarde l’hégémonie en Asie orientale. Profondément réorganisée par le président Xi Jinping, l’Armée populaire de libération (budget de la défense 2020 : 252 Mds USD) vise en 2035 la parité avec l’armée américaine (budget de la défense 2020 : 778 Mds USD), la supériorité en 2050. Ceci dans un contexte de contentieux – économiques, idéologiques, stratégiques – multiples et une agressivité croissante entre les deux puissances, avec à  Washington une approche bipartisane de la « menace chinoise ». La compétition ou la guerre ? La réponse ne peut faire l’économie des autres acteurs du jeu, et d’abord Japon, Inde et Australie, impliqués dans les dispositifs étatsuniens : stratégie Indopacifique, dialogue quadrilatéral de sécurité (QUAD), alliance AUKUS (Australia, United Kingdom, United States), … Une Chine en quête de réunification veut elle aussi éviter un piège que cristallise Taiwan : cyber attaque ? Blocus – l’hypothèse la plus probable – ? Nucléarisation de l’éventuel conflit ? Quelle réaction d’une Amérique à la position ambiguë ? Selon notre auteur, Beijing privilégie actions en zone grise, guerre de l’information et tactique de front uni pour soumettre une île toujours très dépendante de la Chine économiquement, et militairement des Etats-Unis : les risques d’incidents armés ou d’affrontement limités vont ainsi croissants.

Autre point chaud, la mer de Chine méridionale, dont la Chine, ici opposée à six autres pays, revendique l’ensemble des terres émergées et 90% des eaux. En deçà du seuil de guerre, elle y pratique, écrit J.P. Cabestan, une politique du fait accompli et fait monter les enchères dans une zone où Etats-Unis et autres nations occidentales, dont la France, pratiquent des opérations de liberté de navigation. Au Nord-Est, Chine et Japon se disputent des îles que la première nomme Diaoyu et le second Senkaku : la tension y est palpable et implique l’allié américain de Tokyo. Héritage du XIXe siècle colonial, un contentieux frontalier oppose sur 3.488 km Chine et Inde depuis leur guerre de 1962. Les deux adversaires se cherchent régulièrement : en 2020 encore, quelques dizaines de morts dans les rangs des deux armées, suivis d’une désescalade, puissance nucléaire oblige… La Chine devrait à l’avenir privilégier des opérations extérieures que lui permettent désormais ses nouvelles capacités de projection et sa base de Djibouti : lutte contre la piraterie, évacuation de ressortissants, opérations de maintien de la paix de l’ONU, qui comptent aujourd’hui 2.600 casques bleus chinois ; vingt y ont déjà laissé la vie.

« Guerre improbable, paix impossible »

La guerre sino-américaine, pense notre auteur, n’est sans doute pas pour demain – confrontation stratégique ne signifie pas automatiquement conflit armé -, les guerres périphériques entre Etats non nucléaires restent plus probables, mais les risques d’incidents et de crises s’accroissent, rappelant la formule :

Guerre improbable, paix impossible

Raymond Aron

Avant la réunification, la perpétuation du régime demeure la priorité, et la société chinoise s’est déshabituée de la guerre : le fameux « vaincre sans combattre » demeure l’ordre du jour. Malgré une rivalité stratégique désormais globale devrait s’imposer une nouvelle bipolarité.

L’Europe est impuissante à peser, alors que faire ? « Rappeler à la Chine qu’il ne s’agit pas pour nous d’abandonner notre politique d’engagement à son égard. Elle doit se poursuivre sur tous les sujets sur lesquels il est possible de coopérer : changement climatique, questions sanitaires comme le COVID-19, échanges éducatifs et culturels ainsi que la non-prolifération (les dossiers iraniens et nord-coréen en particulier). Mais il est primordial pour nous de rendre cet engagement plus sélectif, plus conditionnel, c’est-à-dire de constamment l’ajuster en fonction du comportement de Pékin à notre endroit et de nos intérêts. Il nous faut aussi garder à l’esprit que cette politique d’engagement n’a pas pour objectif de changer le système politique chinois tant cet objectif reste dans un avenir prévisible irréaliste ».  Une leçon de bon sens ? Pas tout à fait : « pas question pour nous d’adopter une position de neutralité ou de médiateurs entre les deux grandes puissances », conclut l’ouvrage, comme les précédents remarquablement documenté, défense et illustration de la politique américaine : ne s’agit-il pas, in fine, de « convertir la Chine à la démocratie » ?

Le sinogramme de l’année 2021

Sur les quarante-deux graphies proposées à l’occasion de la quatrième édition de France Sinogramme, sept d’entre elles ont été retenues par le jury.

Le mardi 21 décembre 2021, ENDURER a été proclamé sinogramme de l’année 2021. Vous trouverez tous les détails de ce vote dans le communiqué de presse, ci-dessous.

La Chine à travers les livres : décembre 2021

LA FRANCE PEUT-ELLE CONTRIBUER AU REVEIL EUROPEEN DANS UN XXIe SIECLE CHINOIS ?

Rapport de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, septembre 2021

Jusqu’ici minimisée, voire niée, par le système médiatique – ceux qui en faisaient état ne pouvant être que suppôts du PCC – la nouvelle puissance chinoise est aux yeux des sénateurs français une « réalité ». Investissements à l’étranger, avancées technologiques, normes et autres, ils en procèdent à une étude minutieuse, afin de dégager des recommandations pour une politique française et européenne.

Economie résiliente face à la pandémie, moteur de la croissance mondiale qui plus rapidement qu’anticipé réduit l’écart avec les Etats-Unis, la Chine a des ambitions « réalistes ». Achète t-elle l’Europe, comme l’affichent à l’envi couvertures de magazines et titres d’émissions télévisées ? Un examen fouillé, géographique et sectoriel, des investissements directs chinois en Europe – 15% seulement du total – manifeste qu’ils sont essentiellement à destination du Royaume-Uni et de l’Allemagne, moindrement de l’Italie et de la France (8% pour cette dernière), en nette diminution depuis 2020, désormais dirigés vers les pays de l’ASEAN et ceux des Nouvelles routes de la soie (BRI). Réunissant autour de Pékin 16 pays de l’Europe centrale et balkanique, le sommet 16+1 est par ailleurs de moindre attractivité : la Lituanie vient d’en claquer la porte…  Une économie tirée par la seule contrefaçon ? L’analyse de la commission sénatoriale porte aussi sur la nouvelle croissance chinoise : plan Made in China 2025, 14e Plan quinquennal, récente stratégie de « double circulation » : le pays fait montre d’une réelle capacité d’innovation… et d’avance dans nombre de domaines : 5G, intelligence artificielle, informatique quantique, véhicules électriques, dématérialisation fiduciaire. Et, partant, met en place une « diplomatie de grande puissance » (daguo waijiao) fondée sur une vision à long terme incluant la conviction du déclin de l’Occident. Second contributeur au budget de l’ONU, à la tête de quatre de ses quinze organisations, il promeut ses normes – numériques, alimentaires, financières – et opère une montée en gamme juridique. Mais la République populaire n’est pas exempte de faiblesses : vieillissement accéléré, inégalités sociales, crise environnementale, retards sectoriels, tel celui des semi-conducteurs – et, entre influence et ingérence, un soft power anémique, assez loin du croquemitaine géopolitique dépeint par Washington.

Quand l’Union européenne se réveillera, la Chine tremblera.

Jusqu’ici occupée à des choses infiniment plus importantes, l’Union européenne, observent les élus du palais du Luxembourg, opère un réveil tardif et perd en « naïveté » face à cette puissance inédite… Bien que l’UE soit le premier partenaire commercial de la Chine et celle-ci le premier fournisseur de l’Union, elle peine autant à mettre en œuvre une politique cohérente qu’à protéger ses secteurs stratégiques et de souveraineté. La France a un rôle déterminant à jouer : « nous devons maintenir le dialogue » (y compris sur les sujets qui fâchent) « et la coopération avec la Chine » écrivent-ils. Après la « Nouvelle stratégie Union-Européenne-Chine » (2021), Bruxelles entend se doter en 2022 d’une « Boussole stratégique » censée lui indiquer le Nord face à l’ensemble des menaces. En attendant, une UE en quête de Souveraineté économique et technologique se chamaille face à la 5G, à la Belt & Road Initiative, suspend la ratification de l’accord sino-européen sur les investissements et s’engage dans la spirale des sanctions réciproques.

Coopération militaire et spatiale avec la Russie, arsenal nucléaire, espaces cyber et exo atmosphérique, l’OTAN aussi intègre la puissance chinoise, et entend maintenir avec elle « un dialogue constructif lorsque cela est possible ». « L’OTAN », affirment les sénateurs, « ne doit pas s’organiser autour de la rivalité sino-américaine, mais pourvoir à la défense euro-atlantique ». En charge de la présidence de l’UE au premier semestre 2022, « la France devra donc peser sur la révision du concept stratégique de l’OTAN pour que celle-ci ne devienne pas le bras armé du pacte AUKUS, dans le but de contrer toujours plus agressivement la Chine », avec laquelle il convient de « maintenir les coopérations ainsi qu’un un dialogue de haut niveau et exigeant ». Et de conclure « il nous faut faire preuve de détermination et d’un certain courage pour maintenir ce cap malgré les frictions inévitables, malgré les appels du pied des Etats-Unis à faire front commun avec eux, sans doute, et l’épisode australien le prouve bien, en adoptant leurs seuls objectifs et en défendant leurs seuls intérêts » ; « répéter comme un mantra que la Chine est un partenaire de coopération et de négociation, un concurrent économique et un rival systémique ne suffit pas à définir une politique européenne ». A bon entendeur…

Un rapport qui est une consolation pour ceux qui s’affligeaient que rien d’intelligent n’ait été, depuis deux ans, publié en français sur la Chine.

La Chine à travers les livres : novembre 2021

La Guerre mondiale des ondes. Le roman d’espionnage de la 5G

Sébastien Dumoulin

Ed. Tallandier – 2021

La 5G, dont Huawei, Ericsson et Nokia se partagent le marché, doit chambouler nos sociétés en connectant des milliards d’objets intelligents en temps réel. Une troisième révolution industrielle susceptible d’entraîner des innovations et changements sociétaux sans comparaison avec ceux connus des générations précédentes, et comportant des risques nouveaux : l’ANSSI (https://www.ssi.gouv.fr/) assure que les cybers attaques feront un jour des morts… Fondée en 1987 par Ren Zhengfei, jeune ingénieur, ancien militaire n’ayant en poche que 5.000 USD, Huawei a connu une ascension fulgurante, technologique – 46 sur 50 des grands opérateurs de télécoms mondiaux sont ses clients – et financière – elle dispose de l’équivalent du PIB marocain… -, compte 200.000 salariés sur la planète (dont la moitié en R&D) et est devenue le premier dépositaire mondial de brevets. Culture d’entreprise martiale, proximité supposée avec l’appareil sécuritaire, on lui fait aussi grief de la conquête des marchés grâce aux financements et autres aides de l’Etat chinois.

Un jour de 2018 à Vancouver, les douaniers canadiens interpellent Meng Wanzhou, Vice-présidente de Huawei et fille aînée de son fondateur : les Etats-Unis reprochent entre autres à l’entreprise des violations de l’embargo touchant Iran et Corée du Nord. La drôle de guerre sino-américaine commerciale, technologique, idéologique, est désormais vouée à l’escalade… C’est de bonne guerre : en matière d’espionnage, l’hôpital américain se moque de la charité chinoise. Les USA aspirent les données des géants de l’Internet et TAO (Tailored Access Operations), l’unité d’élite de la National Security Agency, est à même de s’introduire dans n’importe quel ordinateur ou réseau ; le FBI déclare en 2020 ouvrir toutes les dix heures un nouveau dossier de contre-espionnage regardant la Chine et le Département d’Etat dénonce dans l’opération Cloud Hopper « le plus vaste vol de propriété intellectuelle de l’histoire », qui a vu des hackers chinois, liés au ministère de la Sécurité d’Etat, pirater parmi les plus importants sous-traitants informatiques de la planète… Plagiat, vol, atteintes à la sécurité nationale : il pleut d’avantage d’accusations que de preuves sur Huawei, et la vindicte américaine désigne aussi ZTE (https://ztedevices.com/) , le quatrième équipementier télécoms chinois, qui plaide coupable et est in extremis sauvé de la faillite… par Donald Trump ! Pour les autres pays, comment contenter les Etats-Unis, allié stratégique, sans froisser la Chine, partenaire incontournable ? Les nations anglo-saxonnes bannissent Huawei, l’Europe (où 44% des consommateurs reçoivent leur signal 4G d’une antenne Huawei), est entre deux chaises. Paris écarte l’entreprise, dont Bouygues et SFR sont clients, de la moitié des infrastructures, des cœurs de réseaux et métropoles ; Portugal, Espagne et d’autres lui ouvrent leurs portes.

Comme ils l’ont été sur la 5G, les Etats-Unis craignent par-dessus tout d’être doublés par la Chine en matière d’intelligence artificielle, eux qui, comme beaucoup, pensaient à tort que le régime autoritaire chinois ne permettrait pas le foisonnement créatif nécessaire à l’innovation technologique. Mais sur fond de questions regardant Hongkong, le Xinjiang ou le contrôle social, ces Etats-Unis assument mener un combat idéologique contre une entreprise peinant, pour ce qui la concerne, à convaincre que sa logique capitalistique  la met à l’abri de toute ingérence politique, et plus encore que l’article 7 de la loi chinoise sur le renseignement de 2017, contraignant tout individu et organisme à collaborer, ne la concerne pas. Peut-on, demande Washington, confier la 5G à une entreprise qui ne s’inscrit pas dans le cadre démocratique et libéral occidental ? Les sanctions américaines affaiblissent Huawei, qui résiste, fort soutenu par Beijing, mais elles vont peut-être précipiter ce qu’elles cherchent à éviter en poussant la firme de Ren Zhengfei à s’émanciper des technologies étrangères : l’émergence d’une superpuissance technologique chinoise. Et au-delà le Splinternet, schisme radical d’Internet : avec quelles conséquences ?

Je considère comme beaucoup que la Chine, à certains égards, est une menace. Et je pense qu’une Chine autarcique est plus dangereuse qu’une Chine intégrée dans la mondialisation.

Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce

Journaliste aux Echos, spécialiste de l’actualité des télécoms et des plates-formes numériques, Sébastien Dumoulin signe une inhabituelle enquête journalistique. Une vraie, à l’ancienne, loin de la posture de procureur ou de prêcheur, si prisée de ses confrères…

Les Nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois

Sous la direction de Frédéric LASSERE, Eric MOTET, Barthélémy COURMONT

Presses de lUniversité du Québec – 2019

A priori, l’ouvrage a tout du pensum universitaire indigeste : notes et références par centaines, renvois à d’autres auteurs à presque chaque ligne, contributeurs raffolant de se citer eux-mêmes… Le lecteur aurait cependant tort de lâcher un livre qui offre un point d’étape très informé, d’avant COVID, sur le dispositif One Belt One Road, lancé en 2013, et devenu en 2015 la Belt & Road Initiative (BRI). Soit l’histoire et la géographie mobilisées au service d’un vaste projet d’investissement, restructurant les relations internationales, et perçu de façon très différente d’Occident ou des sociétés émergentes. Objectifs économiques ou outil de puissance ? Entreprise géoéconomique ou géopolitique ? C’est en tous cas le plus vaste projet international d’investissements à l’échelle de l’histoire, replaçant la Chine au centre du monde… Faut-il contrer la dynamique ou accompagner le mouvement ? La réponse suppose la connaissance factuelle de la BRI et des réactions qu’elle suscite.

D’abord de ses corridors ferroviaires transasiatiques, idée ancienne concrétisée par une Chine qui veut aussi une route de la soie maritime et une autre polaire, raccourcissant de 40% le trajet Asie-Europe. De son déploiement en Asie centrale également, où elle est globalement bien reçue mais doit composer avec l’Union eurasiatique chère à Vladimir Poutine. La BRI replace la région au cœur de l’Eurasie, et des flux ferroviaires transnationaux – près de 5.000 trains Chine-Europe traversent annuellement le Kazakhstan. Avec le grand voisin moscovite, redoutant le déclin de son influence régionale au profit de Beijing, les quelques projets labellisés nouvelles routes de la soie regardent surtout infrastructures et énergie, dont le gaz naturel en Arctique.

Au rang des six corridors terrestres de la BRI, des lignes régulières de fret relient à présent les grands pôles industriels chinois et les principales plateformes logistiques européennes d’Allemagne et Pologne, dont le fameux train Yiwu-Madrid (11.000 km en quinze jours)

A la frontière Chine-Kazakhstan, Khorgos et sa zone de libre-échange s’avère le plus grand port sec au monde, dans le plus grand pays enclavé de la planète. Un autre corridor se propose de relier Kunming à Singapour par le rail et la route, avec l’idée de résoudre le « dilemme de Malacca », sur fond de tensions et non sans déboires – dettes, hostilité populaire à certains projets… .

Visant à la plus grande maîtrise possible des flux, la route de la soie maritime est elle en retard, hormis Djibouti, le Sri-Lanka et le port pakistanais de Gwadar… Ce dernier est relié au Xinjiang, axe pivot de la stratégie chinoise en Eurasie, où le développement économique massif est vu comme réponse au terrorisme islamiste, dans une région représentant une part notable du califat idéalisé par Daech et Etat islamique.

L’aorte de l’Asie 

Gazoducs, oléoducs, énergies renouvelables, réseaux électriques : l’enjeu énergétique est majeur, regardant accès, transport et sécurisation. La BRI sera-t-elle verte ? La Chine a lancé en 2020 le plus important marché mondial du carbone en valeur… et la BRI compte 240 projets de centrales à charbon.  Dans le monde d’après COVID, ces nouvelles routes de la soie du 21e siècle, que la Chine entend co-construire dans la concertation et le partage, sont-elles financièrement viables – de l’expansion sans précédent du crédit au « piège de la dette » – ? Il semble difficile qu’elle les finance seule, au vu des montants estimés d’ici 2049 (de 4.000 à 26.000 G USD).

La route de la soie est l’aorte de l’Asie 

Sylvain Tesson

Ce plan, guidé par la notion de connectivité à travers la construction d’infrastructures (portuaires, routières, énergétiques, de communication), s‘échelonne sur 30 à 35 ans ; il concerne aujourd’hui rien moins que soixante-cinq pays, le tiers du PIB et 62% de la population du Monde. Il bouscule le système américain d’alliances économiques et sécuritaires que la Chine considère antagoniste à son statut de puissance mondiale. Consensus de choc consensuel a commencé.

La Chine à travers les livres : octobre 2021

Née dans une fort modeste famille de la province du Jiangsu – père menuisier, mère paysanne -, Li Chunyan se révèle brillante élève, boulimique de lectures et dotée d’une impérieuse volonté de réussir, nourrie aux sacrifices de ses parents. Une ambition, la très prestigieuse et très sélective université de Beijing qui, chaque année, n’admet que deux candidats du Jiangsu (70 millions d’habitants…). Beaucoup de travail, d’angoisse, mais le succès : ce sera langue et littérature française couplées à économie internationale pour la jeune étudiante qui constate que :

Le bonheur de la langue française s’arrête le jour où on décide de l’apprendre

A présent affranchie de ses origines sociales, elle entreprend son émancipation : premier poste dans la communication et premières aventures sentimentales avec des Français expatriés. Le fameux romantisme hexagonal en prend un coup sévère. Mais l’ambition de Li Chunyan ne s’arrête pas là, qui tente l’examen d’entrée aux grandes écoles françaises ; les quatre établissements l’admettent. Ce sera HEC, dont elle devient boursière, et Paris en 2003.

Un étrange pays, source d’émerveillement devant sa capitale monumentale. Et d’étonnements sans fin : couteaux et fourchettes, magasins fermés le dimanche, bureaucratie, soirées étudiantes avec distribution de préservatifs à l’entrée, enterrements de vies de célibataires, gay pride… Il faut apprendre l’incontournable bise, à parler un français incorrect, à  arriver en retard, dire non aux supérieurs et, plus que tout, à se plaindre.

Entre tous les Occidentaux reconnaissables à leur façon de parler anglais, les Français, entretenant un rapport complexe au travail et à l’argent, plus portés à la réflexion qu’à l’action, champions européens du pessimisme, ont une opinion sur tout, critiquent (mais ignorent l’autocritique), râlent et se plaignent. Quitter ou rester dans ce pays à bien des égards attachant et insupportable – manifestations, insécurité… – ?

Etudes puis stages – dans l’aéronautique puis les cosmétiques, avec la découverte des surprenants produits de bronzage -. Une liaison avec un garçon français aux parents riches, notamment de préjugés antichinois, suivie d‘une rupture humiliante. Hypocrisie ? Complexe de supériorité ? Au pays de Cyrano, faisant l’amalgame entre pays, gouvernement et peuple, il est courant de s’en prendre à une Chine « dépeinte comme un pays pollueur, aux inégalités criardes et au régime politique autoritaire, qui vole les technologies occidentales et menace la stabilité du monde », alors qu’elle devrait être abordée avec un sens aigu de la nuance, et non en noir (médiatique) ou blanc…  Stabilité et cohésion sociale y sont un défi permanent : « comprendre le contrôle des libertés publiques ne vaut pas acceptation aveugle et inconditionnelle ».

Bientôt sept années de vie parisienne, un poste chez un leader mondial des télécoms puis, en 2014, Chunyan fonde sa propre société de conseil, Feida Consulting, elle a trente-cinq ans et publie un premier ouvrage :

Réussir sur le marché chinois : 100 dirigeants révèlent les secrets du casse-tête chinois, Eyrolles, 2014

Très présente dans les médias, traditionnels et sociaux, où elle tente non sans courage d’apporter une pincée de bon sens à l’approche de la Chine, elle est au rang des victimes de l’hystérisation des relations entre les deux pays, d’où le sens de la nuance (comme le romantisme…) ont été congédiés.

Cyrano, Confucius et moi” nous tend, avec beaucoup de sincérité et autant d’humour, un miroir dans lequel nous gagnerions fort à nous regarder.

Expositions été 2021

Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 62

Responsable des activités « Chine » à l’IFRI, Marc Julienne s’interroge sur la direction prise à l’heure du centenaire du PCC  – retour à l’idéologie, priorité au sécuritaire, regard révisé sur l’histoire, dérive néo-totalitaire – par un pays à la puissance et aux vulnérabilités jugées « préoccupantes ». Le contrôle de la population, dont il est en Occident souvent fait grand cas, est ici ramené des fantasmes aux réalités : la surveillance y est plus le fait des entreprises privées que de l’Etat, le crédit social plus administratif que technologique – et l’on peut s’interroger sur leur efficacité réelle -.  Si les trolls chinois ne sont pas une légende, le Parti communiste n’a ni la volonté ni les moyens de faire main basse sur les médias sociaux, dans le cadre d’une entente tacite autorités-population.

Ces deux chiffres lors des précédentes décennies ont arraché à la misère plus de 700 millions de personnes : la croissance économique chinoise, qui n’a que peu faiblie en 2020, est désormais fondée sur la demande domestique et l’autosuffisance technologique, mais suffira-t-elle à rendre le pays riche avant que d’être vieux, alors que la démographie est désormais son problème majeur ?  Un autre est la transition énergétique – impossible d’affronter sans la Chine le changement climatique -, vaste opportunité industrielle pour cette dernière, mais paradoxale : pionnière du véhicule électrique, de l’éolien, qui a installé trois fois plus de capacités solaires que l’Union Européenne… elle finance 70% des centrales à charbon dans le reste du monde. Ses villes intelligentes préfigurent, pour le meilleur et le pire, le monde numérisé de demain. Un nouveau code civil a vu le jour en 2021 et par milliers sont formés des juristes à la conception pragmatique et utilitaire du droit : le pays se veut par ailleurs puissance normative, qui investit les organismes mondiaux émetteurs de réglementations. La République populaire a ses talons d’Achille, dont une dépendance aux technologies de base, « problème caché le plus grave de la Chine », selon le Président Xi Jinping, dans la compétition pour la première place dans la course mondiale à l’innovation.

La Chine face au Monde

Malgré un soft power riche d’investissements dans médias et cinéma, sur la scène internationale, la portée et l’influence de son discours ne sont pas, estime-t-elle, à la mesure de son nouveau statut de puissance : les diplomates « loups guerriers » remporteront-ils la bataille des récits ? La fin du « doux commerce » est consommée avec des Etats-Unis en quête désespérée d’un adversaire à leur taille, afin de légitimer de colossaux budgets militaires et qui poussent les autres nations à s’interroger sur leur relation avec la Chine.

Dans le cadre de sa stratégie Indopacifique, Joe Biden bat le rappel de ses alliés pour une croisade  – que le Président Macron juge « contre-productive » – à l’encontre d’une Chine qui désormais déprise volontiers un Occident « ne représentant plus que 11% de la population du monde ». L’Asie du Sud-Est est le  terrain privilégié de la confrontation entre les Etats-Unis et cette Chine perçue de façon ambivalente, cherchant, dans le cadre de la Belt & Road Initiative 2.0, à arrimer la région à sa dynamique.

L’Europe centrale et orientale manifeste une déception face aux attentes placées dans la RPC, tandis qu’avec l’Union européenne, les contentieux sont multiples et croissants, ce dont témoigne la suspension de l’Accord général sur les investissements Europe-Chine. Les hommes politiques du vieux continent, en manque de vision, ont une difficulté croissante à trouver un équilibre entre intérêts et valeurs face aux pressions des médias, universitaires et autres ONG qui, tout dépourvus soient-ils de légitimité démocratique, entendent faire prévaloir leurs agendas…

En Afrique, la Chine développe une diplomatie économique offensive et directe et une relation de plus en plus financiarisée, alors que se diversifient domaines et niveaux de coopération. A l’endroit des conflits du Moyen-Orient, elle fait preuve d’un pragmatisme au service de ses intérêts, sécuritaires et économiques, de l’Afghanistan dont l’inquiète l’instabilité à la Syrie où elle semble la seule puissance capable de s’investir dans la reconstruction du pays. Les djihadistes ouïgours (5.000 selon les services de renseignement israéliens, de 10 à 20.000, familles comprises, selon d’autres sources) ne font pas mystère de leur désir de retour au Xinjiang cibler les Han. Ils demeurent pour l’instant sous protection d‘Al-Quaeda dans la région d’Idlib, cité dont le Parti islamique du Turkestan a activement participé à la conquête.

Loin de là, avec les nations d’Océanie, la lune de miel est finissante : procédure de divorce entamée avec l’Australie tandis que perdure un mariage de raison avec la Nouvelle-Zélande et qu’une relation extra-conjugale est entretenue avec les îles du Pacifique…

Bien pourvue budgétairement, la défense nationale est engagée dans une modernisation capacitaire, doctrinaire et institutionnelle, visant à disposer à l’horizon 2049 de l’une des meilleures armées au monde, capable de vaincre à l’heure de l’information. Dans le cadre d’une considérable intégration civilo-militaire, elle fait feu de tout bois : intelligence artificielle, calcul quantique, méga données, informatique en nuage, internet des objets… La façade maritime lui est désormais essentielle – la marine a triplé de taille en deux décennies, bientôt un troisième porte-avions tandis qu’une puissante milice maritime s’emploie aux opérations hybrides -,  et Taiwan demeure priorité politique et militaire. La pensée stratégique est très vivante, qui n’ignore rien des combats dans le domaine cognitif et théorise guerre de l’opinion publique, guerre psychologique et guerre juridique.

Comme à l’accoutumée, le dossier de Diplomatie est aussi riche que bien conçu. La revue gagnerait à conserver la recette qui fait son succès, écorné dans cette livraison par les articles consacrés à Xinjiang, Tibet, Taiwan et Hongkong, dus à des militants chercheurs, qui en rien ne se distinguent des sermons médiatiques ordinaires…

Stage de culture chinoise à Vannes (17 au 23 juillet 2021)

L’association franco-chinoise du Morbihan vous propose comme chaque année son stage de culture chinoise du 13 au 23 juillet 2021 au lycée Saint-Joseph-Kergypt, 39, Boulevard des îles à VANNES.

Vous pourrez vous initier ou vous perfectionner en calligraphie, peinture, ou langue chinoise.

Vous trouverez tous les détails (dates, prix, hébergement,…) en cliquant sur le bouton ci-dessous :

Stage de culture chinoise à Vannes juillet 2021Tous les détails

La Chine à travers les livres : avril 2021

Le jour où la Chine va gagner.

Dans l’univers anglo-saxon, meilleurs journaux et meilleurs services de renseignement – les Five Eyes[1] – dépeignent une Chine expansionniste, militariste, mantra essentiel du politiquement correct… tandis que les dirigeants savent que seule une déclaration formelle d’indépendance de Taïwan serait belligène et que la confrontation entre puissance dominante et puissance émergente ne pourra se régler militairement.  Dirigée par une antithèse de Donald Trump, une République populaire hantée par le chaos et d’où l’oppression n’est pas absente, est une puissance de statu quo, au gouvernement (si l’on en croit les enquêtes américaines) fort de la confiance de 84% des citoyens (33% aux USA et en France), qui ne considèrent plus au 21e siècle que leur salut réside dans l’imitation de l’Occident. Mais le postulat de la vertu fonde l’idée que l’Oncle Sam se fait de lui-même et de son rôle dans le monde, bien qu’il s’agisse du seul grand pays développé où le revenu moyen de la moitié la plus pauvre de la population ait stagné de 1980 à 2010.


[1] Five Eyes (FVEY) : alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis

La guerre sino-américaine nuit à tous les autres pays : contrainte ou corruption ne pourront les obliger à choisir un camp ou l’autre. La meilleure façon de favoriser l’émergence d’une société plus ouverte en Chine consiste non à lui faire la leçon… mais à encourager les Chinois à visiter le Japon et les décourager de voir la démocratie indienne (qui par ailleurs jamais ne deviendra un allié docile contre la Chine).

Un affrontement géopolitique majeur entre Etats-Unis et Chine écrit K. Mahbubani « est inévitable et évitable ». En mal de bouc émissaire, ayant « une attitude mais pas de politique » si l’on en croit le Wall Street Journal, les stratèges américains commettent l’erreur de croire que le communisme chinois menace leur démocratie, alors que c’est en fait le succès et la compétitivité de l’économie et de la société. La raison indique qu’il n’est pas de contradiction fondamentale entre les vrais intérêts nationaux des deux pays, sinon dans le domaine des valeurs, notamment politiques. Les Chinois pensent eux que besoins sociaux et harmonie collective sont plus importants que besoins et droits individuels, et que la prévention du chaos et du désordre est l’objectif premier d’un gouvernement. Leur pays ne deviendra pas une réplique politique ou sociale d’une quelconque société occidentale, libérale et démocratique.

Si l’affrontement entre les deux oppose une démocratie saine et souple à un système communiste rigide et intraitable, les Etats-Unis l’emporteront ; à l’inverse, s’il met en présence une ploutocratie rigide et intraitable et un système méritocratique sain et souple, la Chine gagnera. Les hommes, raconte K. Mahbubani, regardaient avec pitié deux tribus de singes continuant à se battre pour défendre leur territoire alors que la forêt brûlait. La question finale, conclut-il, sera de savoir non si Chine ou USA ont gagné, mais si l’humanité a gagné.

Une analyse aux antipodes exacts du prêche médiatique hexagonal, auquel de plus en plus se raccrochent des politiques en mal de vision. S’ils récusent un auteur qui a le défaut d’être asiatique et informé, peut-être pourraient-ils prêter attention à la préface, signée Hubert Védrine, d’un ouvrage que l’éditeur français a affublé d’un titre ridicule (l’original est Has China Won?). Le contexte de l’affrontement sino américain, écrit l’ancien ministre des Affaires étrangères, exigerait que l’Europe devienne machiavélienne, décide d’un moratoire sur l’immigration, s’affirme, revigore le lien transatlantique et maintienne avec la Chine des coopérations diverses et variées, afin d’éviter un choix binaire désastreux

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